On ne naît pas femme ; néanmoins, on naît femelle ? 

Fondements ontologiques de la hiérarchie des sexes chez Simone de Beauvoir

Introduction

La préoccupation sous-jacente de toutes les théories féministes semble être de répondre à cette question : pourquoi existe-t-il une hiérarchie sociale entre les sexes, et pourquoi cette hiérarchie est-elle quasi-universellement favorable aux hommes au détriment des femmes ? La préoccupation de Simone de Beauvoir n’est pas exactement celle-ci, puisqu’en écrivant le Deuxième Sexe, elle cherche avant tout, à travers une approche existentialiste et phénoménologique, à répondre à la question « qu’est-ce qu’une femme ?»[1]. Le sens de la célèbre formule « On ne naît pas femme, on le devient »[2] semble clair à première vue : la nature biologique de la femme[3] ne suffit pas à définir son rôle social ; l’adoption d’un rôle féminin résulte de contraintes sociales qui président au développement des individus femelles de l’espèce humaine. Une lecture attentive du Deuxième Sexe laisse cependant émerger une conception de l’ « être femme » plus nuancée qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

En suggérant qu’une femme est un sujet construit socialement et dépendant d’une certaine situation, Beauvoir prend parti contre une approche essentialiste, qui lierait inéluctablement l’ « être femme » à ses caractéristiques biologiques intrinsèques. Tout au long de l’ouvrage, elle s’attache à montrer comment les êtres humains ont construit historiquement la femme comme l’Autre absolu, à travers des mythes, des lois et des pratiques sociales[4]. Mais d’où vient que c’est la femme qui a été définie comme l’Autre, et non pas l’homme ? C’est en lisant le Deuxième Sexe à la recherche d’une réponse à cette question que resurgit la biologie, et qu’apparaissent toutes les nuances de la pensée de Beauvoir. En choisissant de lire Beauvoir à travers le prisme de la question des origines, je propose d’explorer le lien entre biologie et existentialisme, et les questions soulevées par la mise en tension des deux.

Nous verrons ici comment, avant même l’idée de toute construction sociale des rôles féminins et masculins, Simone de Beauvoir considère l’ « être femelle » comme un désavantage biologique, faisant du même coup de l’ « être mâle » un privilège. Le développement psychologique de la petite fille et du petit garçon, sur ces bases biologiques différentes, ne peut être qu’inégalitaire, et n’offre pas à l’une et à l’autre les mêmes possibilités de transcendance. Dans son effort pour retracer historiquement l’instauration du système patriarcal, Simone de Beauvoir continue de faire appel à la biologie pour expliquer la défaite des femmes. C’est à travers la philosophie existentialiste, qui postule la liberté fondamentale et première du sujet, que Beauvoir échappe à l’essentialisme et à l’idée d’un déterminisme biologique. Cependant, si chaque sujet est fondamentalement libre, que dire de celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent faire usage de cette liberté ?

[1] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, Paris, Gallimard, 1949, p.16.

[2] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II : L’expérience vécue, Paris, Gallimard, 1949, p.13.

[3] Dans le souci de présenter au mieux la perspective ontologique de Beauvoir, je parlerai comme elle de « la femme », bien que je lui préfère habituellement « les femmes » pour rendre compte de la diversité des existences et des situations et éviter l’essentialisme.

[4] L’approche universaliste de Beauvoir est généralisante et ne prend pas en compte les différences culturelles.

D'où vient que c'est la femme qui a été définie comme l'Autre, et non pas l'homme ?

Le spectre du déterminisme biologique

Certes, on ne naît pas femme ; néanmoins, on naît femelle. C’est ce qu’explique Beauvoir dans le chapitre consacré aux données de la biologie, dans la partie du Deuxième Sexe intitulée de façon signifiante « Destin ». Et naître femelle, chez l’espèce humaine, n’est pas anodin : cela a des implications physiologiques, qui vont des menstruations à la capacité de porter en son sein un embryon et de lui donner naissance. Les menstruations concernent toutes les femmes sauf exception, et constituent un phénomène sur lequel elles n’ont aucune prise : « de la puberté à la ménopause, [la femme] est le siège d’une histoire qui se déroule en elle et qui ne la concerne pas personnellement »[1] . Quant à porter un enfant, s’il peut s’agir d’un choix, il s’agit surtout d’un risque non maîtrisable inhérent à tout rapport sexuel pénétrant, en dehors de l’accès à une forme de contrôle des naissances (contraception, avortement)[2]. La grossesse et l’allaitement sont, de même que les menstruations, des phénomènes qui prennent place au sein du corps de la femme sans qu’elle les maîtrise et sans qu’elle en retire un bénéfice individuel, en tout cas du point de vue physiologique : la grossesse peut être difficile, l’accouchement est souvent douloureux. De plus, et c’est là une différence majeure entre les mâles et les femelles humaines, le plaisir féminin et masculin ne jouent pas le même rôle dans la reproduction de l’espèce : l’éjaculation du mâle, et a priori son orgasme, sont nécessaires à toute fécondation ; le plaisir de la femelle ne l’est pas. Pour toutes ces raisons, Beauvoir considère que « l’individualité de la femelle est combattue par l’intérêt de l’espèce »[3] : à travers la procréation et la maternité, « la femelle s’abdique au sein de l’espèce qui réclame son abdication »[4]. À travers son corps, la femme est assujettie à l’espèce, et cet asservissement constitue une forme d’aliénation. « La femme, comme l’homme, est son corps : mais son corps est autre chose qu’elle »[5]. À la différence de l’homme, la femme en âge de procréer ne peut donc pas tout à fait se détacher de sa condition de femelle ; elle y est constamment ramenée par l’écoulement de son sang et par ses éventuelles grossesses. La femelle humaine est également moins forte physiquement et plus instable sur le plan hormonal que le mâle : tout concourt pour que la femme apparaisse comme biologiquement désavantagée par rapport à l’homme.

Ainsi, la biologie semble déjà dessiner des dispositions différentes entre les mâles et les femelles : aux premiers la production et la création, aux secondes la reproduction et le maintien de la vie. Et si ces deux dispositions sont selon Beauvoir également actives et nécessaires à la survie de l’espèce (à l’opposé d’une vision passive de la reproduction), elles ne sont pas équivalentes pour autant : les particularités biologiques du mâle semblent lui faciliter l’accès à la transcendance, celles de la femelle la retenir du côté de l’immanence. Dans cette perspective, il est cohérent que le développement psychologique des petits garçons et des petites filles soit différencié, dans la mesure où il s’appuie sur le corps. L’apport de la psychanalyse selon Beauvoir est de considérer le corps comme un corps vécu par le sujet et non pas comme un simple objet ou véhicule pour l’esprit. Dans son analyse construire en écho à celle de Freud, Beauvoir montre que le corps joue un rôle déterminant dans la construction de l’identité et dans l’adoption d’une certaine « disposition féminine ».

Devenir femme et le corps du point de vue de la psychanalyse

Beauvoir, tout en reconnaissant les apports de la psychanalyse[6], émet de nombreuses critiques à l’égard de la pensée freudienne. Elle lui reproche la place abusivement étendue accordée à la sexualité, une explication du développement féminin calquée sur le modèle masculin dont Freud « s’est borné à modifier quelques traits »[7], mais aussi la négation des facteurs historiques et sociaux, qui s’ils ne sont pas tout à fait des impensés, sont néanmoins chez Freud très accessoires. Elle propose donc au commencement du deuxième tome sa propre version du développement enfantin et des grandes étapes qui le caractérisent : la fusion du nourrisson avec sa mère, puis le sevrage et la scène de la castration qui instaure la différenciation des sexes.

Pour Beauvoir, le moment du sevrage signe la fin de la fusion infantile avec la mère et la séparation d’avec le Tout. L’enfant doit alors se saisir lui-même et affirmer son identité « en aliénant son existence dans une image dont autrui fondera la réalité et la valeur »[8]. Le sevrage a des conséquences différentes chez les petits garçons et les petites filles pour deux raisons. La première est que celui-ci est plus radical pour les garçons, qui sont sommés du jour au lendemain d’abandonner leurs habitudes infantiles et de se comporter « en petits hommes », c’est-à-dire de ne pas pleurer et de faire preuve d’autonomie ; la séparation est plus douce pour les filles, chez lesquelles on accepte, voire on encourage, une situation de dépendance et de coquetterie, qui recherche l’approbation des adultes à travers des manœuvres de séduction. La seconde conséquence concerne la découverte des organes génitaux et de la différence sexuée. C’est ici que l’on retrouve, une fois de plus, une différence biologique en faveur du petit garçon. Celui-ci dispose en effet d’un organe génital préhensible, qu’il peut voir, saisir et avec lequel il peut jouer (à travers notamment des jeux urinaires). Cet « objet étranger en même temps qu’il est lui-même »[9] joue le rôle de double, d’alter-ego : en lui le petit garçon peut s’aliéner positivement. Pour Beauvoir, « il est constant que le phallus incarne charnellement la transcendance »[10]. À l’inverse, la petite fille ne peut voir ni saisir ses organes génitaux, supposés susciter chez elle une inquiétude et une honte mêlées. « Même non connue par elle, l’absence de pénis l’empêche de se rendre présente à elle-même en tant que sexe »[11] : l’aliénation en un organe qui serait à la fois elle-même et une autre étant impossible, la petite fille est privée du rapport à soi. Elle est alors contrainte à des mesures compensatoires qui la poussent à exister non pour elle-même, mais pour autrui. Face à l’absence de pénis, on lui propose le substitut de la poupée, à laquelle elle s’identifie comme à un objet passif. « Tandis que le garçon se recherche dans le pénis en tant que sujet autonome, la fillette dorlote sa poupée et la pare comme elle rêve d’être parée et dorlotée »[12].

Au cours du développement psychologique de la petite fille, le handicap biologique féminin est une fois de plus flagrant. La femme semble frappée d’un manque ontologique, à travers son absence de pénis ; et s’il est aisé de reprocher à Freud son phallocentrisme, Beauvoir ne s’en détache ici pas tout à fait. Comme le relève la linguiste et philosophe Luce Irigaray[13], le pas est un peu trop vite franchi entre l’invisibilité et l’absence du sexe féminin ; même son caractère non saisissable est contestable.

La « grande défaite historique du sexe féminin »

Dans le chapitre « Histoire », Beauvoir cherche à retracer historiquement l’établissement de la hiérarchie entre les sexes. Partant d’un postulat dont on peut interroger la justesse – « lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chacune veut imposer à l’autre sa souveraineté […] ; si une des deux est privilégiée, elle l’emporte sur l’autre et s’emploie à la maintenir dans l’oppression »[14] – Beauvoir cherche à expliquer pourquoi le rapport de force a universellement tourné à l’avantage des hommes.

C’est encore une fois la biologie qui, fondamentalement, fourni l’explication. La « fécondité absurde »[15] de la femme l’écarte des activités productives comme la chasse ou la pêche, tandis que l’homme, qui n’est pas comme elle asservi à l’espèce, peut créer et inventer des outils qui lui permettent de modeler la face du monde. La maternité, loin d’être un privilège, confine la femme à l’immanence ; seulement en l’homme peut s’incarner la transcendance qui est la marque de l’espèce humaine[16]. Le privilège biologique masculin s’incarne à la fois dans une force physique supérieure, qui favorise idéalement le travail productif, et dans le non-asservissement aux fonctions reproductrices. On peut ici reprocher à Beauvoir un universalisme qui confine à l’ethnocentrisme, et qui traduit une méconnaissance de la diversité des sociétés (la division sexuelle du travail n’affecte pas universellement les hommes à la chasse et les femmes au foyer). Elle ne prend pas non plus en compte des techniques de limitation des naissances pourtant répandues dans de nombreuses sociétés, et qui permettent de limiter le poids des grossesses.

Beauvoir critique l’idée formulée par Engels d’une « grande défaite historique du sexe féminin » [17] : celle-ci ne se situe pas selon elle dans le passage du matriarcat au patriarcat, car il est très probable que le premier n’ait jamais existé ; elle s’appuie sur Lévi-Strauss[18] pour affirmer que « la société a toujours été mâle ; le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes. »[19] Cependant, dans la lutte pour imposer à l’autre sa souveraineté, il y a bien eu une défaite collective des femmes : celle-ci est due à leur asservissement à l’espèce.

L’impossibilité d’une révolution violente est liée au caractère illusoire d’un matriarcat primitif. Et si le triomphe du patriarcat ne doit rien au hasard, c’est qu’il était au contraire inéluctable : la recherche d’une causalité originelle inscrit en définitive la raison de l’infériorisation de la femme dans leur constitution biologique défavorable.

Beauvoir rejette par ailleurs la conception marxiste des rapports de pouvoir entre les sexes, qui voit dans l’exploitation économique des femmes le miroir de l’exploitation des prolétaires par le capitalisme. Elle reproche à Marx et Engels de nier les spécificités de la situation des femmes (leur solidarité avec les hommes n’a pas d’équivalent chez les autres groupes opprimés), et de lier indissociablement l’exploitation des femmes à l’avènement de la propriété privée (la démonstration ne la convainc pas). En refusant la thèse du matérialisme historique, Beauvoir entérine celle d’une origine de la domination des femmes fondée sur la biologie.

 Qu’il s’agisse d’une approche psychanalytique ou historique, l’idée d’un déterminisme biologique plane sur les explications beauvoiriennes de la condition de la femme. Le rôle féminin est bien sûr construit socialement, mais la dimension sociale elle-même est construite sur la dimension biologique. De plus, Beauvoir n’échappe pas à certains pièges du phallocentrisme, qui conduisent à penser la femme comme une version biologiquement incomplète de l’homme : non seulement elle est davantage arrimée à sa chair, mais sa force physique est moindre, et ses organes génitaux davantage problématiques car ils la lient ontologiquement au sang et aux profondeurs mystérieuses. Pourtant, Beauvoir affirme que « sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme »[20] : les données de la biologie ne suffisent pas à déterminer un destin auquel la femme ne saurait échapper. Mais si l’édifice social de la hiérarchie de sexes est bâti sur le privilège biologique originel du mâle, alors comment penser l’émancipation de la femme ? C’est une approche existentialiste qui permet de résoudre cette tension.

[1] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.64.

[2] Beauvoir écrit Le Deuxième Sexe en 1949 ; la contraception ne sera officiellement légalisée en France qu’en 1967 avec la loi Neuwirth, et l’avortement en 1975 avec la loi Veil.

[3] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.66.

[4] Ibid., p.61.

[5] Ibid., p.69.

[6] « L’immense progrès que la psychanalyse a réalisé sur la psycho-physiologie, c’est de considérer qu’aucun facteur n’intervient dans la vie psychique sans avoir revêtu un sens humain », in Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.80.

[7] Ibid., p.81.

[8] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II : L’expérience vécue, op. cit., p.15.

[9] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.92.

[10] Ibid, p.92.

[11] Ibid, p.93.

[12] Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II : L’expérience vécue, op. cit., p.27.

[13] Luce Irigaray, Speculum de l’autre femme, Paris, Editions de Minuit, 1974.

[14] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.111.

[15] À l’opposé du « privilège exorbitant » que constitue la capacité d’enfanter pour l’anthropologue Françoise Héritier, in Françoise Héritier, Masculin/Féminin, la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

[16] « La maternité destine la femme a une existence sédentaire ; il est naturel, tandis que l’homme chasse, pêche, guerroie, qu’elle demeure au foyer. », in Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.121.

[17] Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, Éditions du Progrès, 1979 (1re éd. 1884).

[18] Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, La Haye, Mouton, 1967 (1re éd. 1949).

[19] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.124.

[20] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.15.

"Ainsi le triomphe du patriarcat ne fut ni un hasard ni le résultat d’une révolution violente. Dès l’origine de l’humanité, leur privilège biologique a permis aux mâles de s’affirmer comme seuls sujets souverains ; ils n’ont jamais abdiqué ce privilège."

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe I : Les faits et les mythes, 1949.

L'existentialisme comme philosophie émancipatrice

Si les données de la biologie ne fondent pas irrémédiablement l’identité de la femme, c’est que selon la philosophie existentialiste, son existence précède son essence. C’est à travers ses interactions sociales que la femme se définit ; elle a la capacité de transcender son destin biologique et social en exerçant sur le monde sa liberté. Le sujet existentialiste « se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance ; il n’accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d’autres libertés. »[1] La femme n’est donc pas condamnée à subir passivement sa condition. Ainsi, à chaque évocation du handicap biologique féminin, Beauvoir s’empresse de démentir son caractère inéluctable et d’avancer des arguments contre le fatalisme. Concernant l’absence de pénis, qui empêche la petite fille de s’aliéner positivement dans un alter-ego saisissable, Beauvoir ajoute aussitôt que c’est la valorisation sociale du pénis qui rend ce manque le plus problématique. Si le phallus n’avait pas tant de valeur, la femme pourrait en inventer de multiples équivalents et s’affirmer comme sujet. « Ce n’est qu’au sein de la situation saisie dans sa totalité que le privilège anatomique fonde un véritable privilège humain »[2]. La biologie ne se comprend jamais seule, mais comme toujours façonnée par le social.

En agissant sur le social, des voies d’émancipation sont alors possibles : en premier lieu, celles qui (re)donnent à la femme la maîtrise de sa fécondité et permettent de limiter son assujettissement à la fonction reproductrice : la contraception et le droit à l’avortement. Ce n’est que lorsque la naturalité de la femme n’est plus une contrainte insurmontable qu’elle peut s’affirmer pleinement comme sujet. Du point de vue des rôles sociaux, c’est également l’accès à l’autonomie financière que prône Beauvoir, pour supprimer la dépendance qui maintien la femme dans un état de subordination : « c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète ».[3] Il s’agit donc de faire évoluer la situation de la femme pour lui permettre de compenser ce désavantage anatomique originel sur lequel est fondée la hiérarchie des sexes.

Par ailleurs, chaque sujet a toujours la possibilité d’agir sur le monde social qui l’entoure. « Une vie est une relation au monde ; c’est en se choisissant à travers le monde que l’individu se définit »[4]. Chaque femme a donc individuellement la capacité de se définir à travers ses choix, puisque qu’elle est « comme tout être humain, une liberté autonome »[5]. On considère généralement que Beauvoir emprunte à Sartre[6] sa morale existentialiste ; la position beauvoirienne est cependant singulière. Pour tous les deux, la liberté est première. Néanmoins, ils sont en désaccord sur le rapport de la liberté et de la situation, différend que Beauvoir relate dans ses mémoires[7]. Pour Sartre, prendre prétexte de sa situation pour renoncer à l’exercice de sa liberté, c’est faire preuve de mauvaise foi[8] ; pour Beauvoir au contraire, la mauvaise foi consiste à ne pas vouloir reconnaître que des situations particulières peuvent constituer des freins à la liberté du sujet[9]. Si l’on pousse jusqu’au bout ce raisonnement, ce qui différencie la femme de l’homme, c’est qu’elle est plus que lui limitée par sa situation (biologique et sociale). « Le drame de la femme, c’est ce conflit entre la revendication de tout sujet qui se pose toujours comme l’essentiel et les exigences d’une situation qui la constitue comme inessentielle »[10]. L’effort qu’elle doit fournir pour exercer sa liberté est donc plus grand que pour l’homme : il lui faut surmonter sa situation, à la fois anatomique et sociale.

 

Le problème du consentement à la domination

Pour la philosophie existentialiste, « l’homme est condamné à être libre »[11], l’homme étant entendu ici chez Sartre comme un sujet non genré. En ce sens, chacune de ses actions est un choix ; même l’action de ne pas choisir en est un en réalité, dans la mesure où elle entraine des conséquences, et où le sujet est défini par son action sur et dans le monde. Si la femme est un sujet libre, elle est tenue de faire usage de sa liberté et de rechercher la transcendance ; autrement, il s’agit d’une « faute morale ».

Chaque fois que la transcendance retombe en immanence il y a dégradation de l’existence « en soi », de la liberté en facticité ; cette chute est une faute morale si elle est consentie par le sujet ; si elle lui est infligée, elle prend la figure d’une frustration et d’une oppression ; elle est dans les deux cas un mal absolu.[12]

Ainsi Beauvoir considère comme un « mal absolu » de consentir à sa propre aliénation, de se satisfaire d’une situation qui la constitue comme Autre, comme inessentielle. Il s’agit pour elle d’une forme de fainéantise : « c’est un chemin facile : on évite ainsi l’angoisse et la tentation de l’existence authentiquement assumée. »[13] Lorsqu’elle décrit le quotidien des femmes au foyer de son époque, Beauvoir peine d’ailleurs à dissimuler le mépris que lui inspire leur acceptation de leur sort. Un peu plus loin, la formulation est lapidaire : « Et sans doute est-il plus confortable de subir un aveugle esclavage que de travailler à s’affranchir : les morts aussi sont mieux adaptés à la terre que les vivants. »[14] Renoncer à travailler à s’affranchir, c’est presque renoncer à la vie elle-même ; seul l’exercice de sa liberté justifie l’existence.

Si l’on considère les développements précédents, la femme est constituée comme Autre par sa situation sociale, elle-même constituée historiquement sur la base des données de la biologie. Par ailleurs, chaque sujet est tenu moralement d’exercer sa liberté. Ainsi, d’un point de vue existentialiste, la formule célèbre peut être reformulée de la façon suivante : on naît femelle, mais il est souhaitable de ne pas le rester ; en tout cas de ne pas rester prise au piège de ce qu’être née femelle implique socialement. Cette conception de la liberté comme impliquant une responsabilité morale du sujet soulève plusieurs interrogations. Existe-t-il un degré d’oppression au-dessus duquel une situation constitue un frein légitime à l’exercice de sa liberté ? Autrement dit, une femme vivant dans une société patriarcale commet-elle nécessairement une faute morale en ne cherchant pas à tout prix à se révolter contre sa condition ?

Pour l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu[15], la non-rébellion des femmes peut s’expliquer par leurs conditions matérielles d’existence, qui les privent de la conscience même de leur oppression. Des contraintes physiques et matérielles réelles permettent de limiter la pensée des femmes, à travers une charge de travail plus grande qui limite leur temps de loisir, ou encore un accès restreint aux ressources intellectuelles. Pour Mathieu, l’aliénation de la conscience est une composante même de la domination masculine, qui empêche de penser sa propre oppression et donc sa propre libération.

La philosophe Manon Garcia suggère par ailleurs que dans un contexte de domination masculine, la soumission peut posséder certains attraits et qu’il est même possible d’y prendre plaisir. Beauvoir elle-même parle des « délices passives » que peut éprouver une jeune fille ; Garcia évoque la joie de l’aliénation amoureuse, qui entraîne souvent pour les femmes un renoncement à soi au profit de l’homme aimé. La tentation de se constituer en chose est bien réelle, car au-delà des inconvénients évidents qu’elle implique, elle peut aussi présenter certains atours. D’autre part, la société exigeant des femmes qu’elles se conforment à un certain rôle préétabli, elles seront rappelées à l’ordre à chaque fois qu’elles s’écarteront de cet idéal ; l’exercice de leur liberté est une lutte de tous les instants ; le coût de la liberté est démesurément plus grand pour elles que pour les hommes. Est-il alors juste d’exiger d’elles un effort bien supérieur à celui de leurs homologues masculins pour accéder à la transcendance, et de les en blâmer si elles n’y parviennent pas ?

[1] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.33.

[2] Ibid., p. 93.

[3] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II : L’expérience vécue, op. cit, p.187.

[4] Ibid., p. 93.

[5] Ibid., p. 34.

[6] « L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement […] ; rien n’existe préalablement à ce projet.» in Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1996, p. 30.

[7] Simone de Beauvoir, La force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960.

[8] « Si nous avons défini la situation de l’homme comme un choix libre, sans excuses et sans secours, tout homme qui se réfugie derrière l’excuse de ses passions, tout homme qui invente un déterminisme est un homme de mauvaise foi. » in Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, op. cit., p.68.

[9] Cette analyse est formulée par la philosophe Manon Garcia dans l’ouvrage tiré de sa thèse portant sur la soumission féminine : Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Climats, 2018.

[10] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.34.

[11] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, op.cit, p. 39.

[12] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.33.

[13] Ibid., p.23.

[14] Ibid., p.407.

[15] Nicole-Claude Mathieu, « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels de la conscience dominée des femmes », in L’anatomie politique, Paris, Editions iXe, 2013 (1re éd. 1985), pp. 121-208.

« Quel malheur d’être femme ! et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un. »

Søren Kierkegaard

Conclusion

Le concept de situation est essentiel à la philosophie de Beauvoir. La situation articule l’individu à la société : un sujet n’est pas défini par son essence, mais par sa relation au monde. Cependant, sa relation au monde est infléchie par ses caractéristiques biologiques : le corps est une situation[1]. Ce qui se présente comme un schéma circulaire permet à Beauvoir de se situer quelque part entre l’essentialisme, qui fonde tout sur l’individu, et le constructivisme, qui fonde tout sur le social. Si la recherche des fondements de la hiérarchie des sexes semble établir une infériorité biologique et ontologique de la femme, celle-ci n’est pas cependant une fatalité : la philosophie existentialiste fournit une réponse, dans la mesure où le sujet femme n’est pas défini par son corps, ni par sa situation, mais uniquement par l’action de sa liberté sur le monde. Mais la perspective existentialiste laisse alors dans l’ombre celles pour qui l’exercice de cette liberté n’est ni simple, ni suffisamment gratifiant par rapports aux obstacles à franchir.

Garcia choisit de voir le renoncement à sa liberté, autrement dit le consentement à sa soumission, comme une dimension intrinsèque de la domination. La soumission est le destin qui est socialement prescrit aux femmes : tout les y enjoint, quand à l’inverse toute tentative d’exercer sa liberté est découragée : les femmes ont donc des raisons structurelles d’accepter la soumission, d’autant plus que celle-ci est rétribuée par certains avantages. De ce point de vue, la conception existentialiste qui prône la liberté première du sujet est à la fois émancipatrice, dans la mesure où elle reconnaît à chacun une capacité d’agir, et problématique, lorsqu’elle qualifie de « faute morale » tout renoncement à sa liberté. On pourrait considérer qu’enjoindre les femmes à faire usage de leur liberté, c’est accepter que pèse deux fois sur elles le poids de la domination : une première fois à travers l’oppression factuelle qu’elles subissent, une deuxième fois en leur confiant la responsabilité de leur émancipation. Beauvoir estime ainsi que la condition des femmes relève à la fois d’une situation sociale d’oppression et d’une forme de faute individuelle. Placée dans une situation qui la frustre de sa transcendance, « […] la femme jouit de cet incomparable privilège : l’irresponsabilité ».[2] Cependant, « elle a tort de céder à la tentation »[3] et de se laisser aller à cette irresponsabilité sans prendre elle-même en main son existence. L’approche de Beauvoir résonne alors avec cette citation de Kierkegaard[4] placée en exergue du Deuxième Sexe : « Quel malheur d’être femme ! et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un. » Plutôt que d’envisager la femme comme à la fois victime (de l’oppression des hommes) et coupable (de ne pas se révolter), on peut aussi considérer qu’elle est doublement victime, de sa situation et de ce que celle-ci la prive intrinsèquement des armes nécessaires pour la reconnaître et la combattre.

[1] « Dans la perspective que j’adopte – celle de Heidegger, de Sartre, de Merleau-Ponty – si le corps n’est pas une chose, il est une situation. » in Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, I : Les faits et les mythes, op. cit, p.75.

[2] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II : L’expérience vécue, op. cit, p. 639.

[3] Ibid., p. 640.

[4] Søren Kierkegaard est un écrivain, théologien et philosophe danois dont l’œuvre est considérée comme une première forme de l'existentialisme.

On ne naît pas femme ; néanmoins, on naît femelle

Fondements ontologiques de la hiérarchie des sexes chez Simone de Beauvoir

RÉFLEXIONS

11/5/2021 21 min read